Pourquoi placer la personne âgée au centre du choix : un changement essentiel de regard

L’un des constats majeurs sur le terrain, c’est que l’entrée en établissement — ou le changement de lieu de vie — reste souvent décidé dans l’urgence, sous la pression d’un événement (chute, hospitalisation, perte d’autonomie soudaine). Pourtant, prendre en compte l’opinion, les valeurs et les habitudes de la personne âgée n'est pas un luxe. C’est la clé d’un accompagnement réussi, d’une adaptation réussie et, tout simplement, du respect de ses droits fondamentaux (Défenseur des droits, 2017).

Parmi les principaux enjeux :

  • Préserver l’autonomie de décision : même très âgée, la personne reste capable d’exprimer des choix, avec ou sans appui.
  • Éviter les situations de rupture : une orientation subie fragilise souvent l’intégration et la santé psychique.
  • Favoriser l’appropriation du lieu : se sentir “chez soi” est possible, même en collectivité, si l’on a son mot à dire.
Selon une étude de la DREES (2023), 82% des résidents interrogés en EHPAD estiment qu’il est “très important” que leurs préférences soient prises en compte lors du choix d’un établissement (DREES).

Identifier les préférences personnelles : ce que recouvre vraiment le terme

Concrètement, les “préférences” vont bien au-delà de la simple question du lieu géographique. Ce sont des éléments concrets et individuels, très variés :

  • Habitudes de vie : heures de lever/coucher, rythmes des repas, activités quotidiennes.
  • Attachement au territoire : ville ou campagne, proximité du quartier, rester dans son département (Aisne, Nord, Oise, Somme…).
  • Réseau social et affectif : proximité d’un enfant, ami, voisin, association.
  • Rapport à l’intimité : logement individuel, espace partagé, nécessité d’avoir sa salle de bains privée…
  • Vie spirituelle, culturelle : accès à des animations spécifiques, à un lieu de culte, présence d’un jardin ou potager.
  • Préférences alimentaires ou liées à la santé (régime, allergies, convictions religieuses…)

Prendre du temps, dans la mesure du possible, pour faire émerger ces aspects est utile dès le début de la réflexion.

Comment recueillir les préférences : outils et bonnes pratiques

Il n’existe pas de méthode universelle, mais voici différents outils et moments utiles pour faire émerger ce qui est important pour la personne :

  • L’entretien personnalisé avec le senior : Favorisez un temps d’écoute, sans jugement, là où il se sent à l’aise. Il s’agit plus d’une discussion que d’un questionnaire strict.
  • L’échange avec la famille ou l’aidant principal : Les proches connaissent bien les routines et valeurs qui comptent.
  • L’utilisation de grilles ou d’outils existants : Certains organismes (ex : portail Pour-les-personnes-agees.gouv.fr) proposent des check-lists qui permettent de ne rien oublier :
    • Préférences organisationnelles (repas, activités, visites des proches…)
    • Environnement matériel souhaité
    • Besoins spécifiques liés à la santé

En pratique, les professionnels de santé (médecin traitant, ergothérapeute, assistante sociale) peuvent aussi être un relais précieux pour recueillir les attentes, notamment si le senior a du mal à formuler ses envies.

Prendre en compte les préférences dans le parcours d’orientation : est-ce possible partout ?

Le choix du lieu de vie dépend de plusieurs facteurs extérieurs (disponibilité des places, conditions d’admission, financement, etc). Mais il reste toujours des marges de manœuvre :

  • Le maintien à domicile : reste, selon la CNSA, la solution plébiscitée par 89% des personnes interrogées à partir de 75 ans (CNSA). Les adaptations de logement (barres d’appui, domotique, aide humaine) permettent de repousser ou d’éviter l’entrée en établissement.
  • Les structures intermédiaires :
    • Résidence autonomie (anciennement foyer logement) : privilégie la vie sociale, avec des espaces privatifs.
    • Accueil familial : hébergement chez un particulier agréé. Parfait lorsqu’on recherche un cadre familial et la personnalisation.
  • L’EHPAD : environ 9 500 établissements en France en 2024 (INSEE). Les pratiques d’accueil varient, mais de plus en plus de structures développent un projet personnalisé, en lien avec la personne, pour respecter ses habitudes.
  • Solutions temporaires : hébergements de répit, accueil de nuit, séjours temporaires permettent de tester, parfois, une structure avant un engagement durable.

En Hauts-de-France, plus de 670 résidences autonomie/foyers-logements et plus de 50 dispositifs d’accueil familial existent (source : Portail national d’information pour les personnes âgées).

Un point clé : pas d’opposition stricte entre solution “idéale” et solution “possible”. Il s’agit de chercher le meilleur compromis entre les souhaits du senior, la réalité des offres locales et le financement disponible.

Exemples de prise en compte réussie (et de difficultés fréquentes)

J’ai souvent croisé des familles qui, pour “bien faire”, imposaient un déménagement sans consulter l’aîné concerné. Le sentiment de dépossession peut alors accentuer l’isolement, voire aggraver l’état de santé.

À l’inverse, j’ai accompagné Mme D., 86 ans, qui a insisté pour rester près de son association de bouliste à Bohain-en-Vermandois : une résidence autonomie située à moins de 500 mètres lui a permis de continuer cette activité. Sa fille, résidant à Saint-Quentin, aurait préféré un rapprochement familial, mais la priorité a été donnée à l’autonomie sociale. Résultat : un choix mieux accepté, moins de risques de dépression, et une intégration réussie.

Cela n’empêche pas les arbitrages. En cas de perte cognitive (type maladie d’Alzheimer), l’expression des préférences se fait parfois difficile. L’avis anticipé, les discussions en amont (avant la crise) sont alors d’une aide précieuse pour orienter les choix ultérieurs.

Prendre en compte les préférences : quels effets avérés sur le bien-être ?

Des études récentes montrent que :

  • Le taux de dépression en EHPAD est deux fois moindre lorsque la personne a été partie prenante du choix de la structure (source : Revue Gérontologie et Société, 2022).
  • Les situations de maltraitance ressentie diminuent de 30 % dans les établissements appliquant un projet de vie personnalisé (rapport ANESM).
  • Une meilleure adaptation au lieu (moins d’hospitalisations, moins de chutes) est observée lorsque le senior a pu tester la solution ou décider du rythme de son entrée.

Loin d’être anecdotique, cette approche permet de renforcer la confiance, de retarder la perte d’autonomie et de soutenir la résilience familiale.

Démarche pratique : comment traduire les préférences en critères de recherche ?

Voici, sous forme de tableau, quelques exemples de critères concrets à questionner, pour transformer les préférences en points de vigilance lors des recherches :

Préférence identifiée Critère à vérifier Questions à poser lors de la visite
Garder un animal de compagnie Règlement intérieur sur les animaux Les animaux sont-ils autorisés ? Quelles conditions ?
Participer à la vie associative Proximité/partenariat avec des associations locales Quelles activités extérieures sont proposées/encouragées ?
Habitudes religieuses Présence d’un espace spirituel/proposée d’accompagnement Existe-t-il un lieu de culte accessible ? Des célébrations régulières ?
Envie d’intimité Nature du logement (individuel/partagé), sanitaire privé Est-il possible d’avoir sa propre salle de bains ? Pièce privative ?
Préférences alimentaires Gestion des régimes spécifiques en restauration Comment adapter les menus ? Support pour allergies ou convictions ?

Le rôle des aidants et des professionnels : alliance et médiation

Trop souvent, les aidants se sentent seuls pour porter la parole ou arbitrer des conflits d’intérêts. Travailler avec un accompagnant extérieur (conseiller habitat senior, travailleur social, coordinateur PAERPA*) permet d’objectiver les débats et d’éviter les pressions familiales involontaires.

Quelques recommandations utiles :

  • Prendre le temps (dans la mesure du possible) d’anticiper, ne pas attendre la crise.
  • Organiser des visites “test” : plusieurs établissements acceptent des séjours temporaires pour valider les impressions.
  • Étudier les alternatives territoriales, y compris hors de sa commune, pour élargir le choix.
  • Recourir à l’expertise d’un professionnel de l’accompagnement à domicile ou du logement senior pour clarifier les attentes, y compris par une évaluation à domicile.
*Le dispositif "Parcours santé des aînés" (PAERPA) existe dans certains territoires des Hauts-de-France et vise justement à co-construire avec la personne et ses proches.

Derniers repères pour ne pas oublier l’essentiel

  • La personne âgée est titulaire de droits, y compris celui de s’exprimer sur son projet de vie.
  • Exprimer ses préférences peut demander du temps, ou un médiateur si des divergences apparaissent.
  • La personnalisation du projet d’accompagnement est désormais une exigence légale dans toute structure (loi ASV 2015).
  • Les solutions sont nombreuses dans l’Aisne, la Picardie, les Hauts-de-France : il existe toujours au moins une alternative partielle qui rapproche du souhait initial.
  • Anticiper le dialogue et documenter les préférences (par écrit, via la famille, avec l’appui d’un professionnel) protège la dignité de la personne.
  • N’hésitez pas à vous faire accompagner pour ne pas porter seul cette responsabilité parfois lourde.

Au fil de ces expériences et démarches, le principal est de restaurer de la confiance et de permettre à chacun de bien-vieillir dans un lieu de vie choisi, autant que possible, et non subi.

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